Le Club suisse de la presse – Geneva Press Club a pour mission d’accueillir et d’aider les journalistes de passage à Genève et de favoriser les échanges entre les milieux suisses et internationaux de l’économie, de la politique, de la culture et des sciences d’une part, et de la presse suisse et étrangère installée en suisse romande et en France voisine d’autre part.

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Hommage à Claude Monnier et Gordon Martin

Au mois de juillet, le Club suisse de la presse a eu la tristesse de perdre deux de ses plus éminents membres fondateurs, Claude Monnier et Gordon Martin. L’un et l’autre ont été de grands journalistes et l’un comme l’autre ont été membres du comité au moment de la fondation du club en 1997. Vous trouverez ci-dessous les hommages que nous leur avons rendus à l’occasion de leurs obsèques.

A Claude Monnier, dernier édito

« Quels sont les problèmes qu’il faut traiter aujourd’hui si l’on veut comprendre où va le monde et en maîtriser un tant soit peu la course? » C’est ainsi que le fondateur du Temps stratégique s’adressait à ses lecteurs dans le premier numéro du magazine en juin 1982.

Cette question, le rédacteur en chef, directeur de revue et journaliste dans l’âme qu’était Claude Monnier se la sera posée tous les jours durant ses 55 ans de vie professionnelle. 19 ans et 100 numéros plus tard, en été 2001, au moment de tourner définitivement la page de son cher magazine, il livrait sa philosophie : « la curiosité universelle, le doute amical comme méthode, et une exigence de clarté. »

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il aura tenu parole jusqu’à la fin avec toutes celles et tous ceux qui l’ont approché, collaborateurs, lecteurs, amis et même membres de la famille. Esprit inquiet parfois jusqu’à l’angoisse, toujours en éveil, guettant les idées nouvelles comme un lion à l’affût, traquant les clichés, débusquant les facilités, les idées toutes faites et les paresses idéologiques avec une joie gourmande et parfois sadique, Claude Monnier n’aura laissé personne indifférent et c’est pourquoi nous nous en souviendrons encore pendant longtemps avec amitié et reconnaissance.

Né en 1938 au Rwanda d’un père missionnaire et d’une mère infirmière d’origine russe, il perdra son père très tôt. Rentré en Suisse pendant la guerre, il s’installe à Lausanne avec sa mère. Aussitôt après sa matu, il se lance dans un tour du monde à vélo qui l’amènera au Mexique, où il rencontrera celle qui deviendra son épouse et lui donnera deux fils, puis au Japon. C’est d’ailleurs à la nouvelle Constitution japonaise imposée par le vainqueur américain qu’il consacrera sa thèse de doctorat à l’Institut universitaire des hautes études internationales (HEID).

En 1962, Bernard Béguin, rédacteur en chef du Journal de Genève, l’engage à la rubrique étrangère du journal. En 1970, il en deviendra le rédacteur en chef, aux côtés de Marian Stepczynski, responsable de la gestion, et Jasmine Audemars, son adjointe. Le triumvirat va diriger le journal pendant dix ans, en portant l’art de l’éditorial à des sommets, jusqu’à ce qu’une crise avec le conseil d’administration pousse Claude et Marian à claquer la porte. C’est alors que va commencer l’aventure du Temps stratégique. En mars 1981 paraît le numéro test du « Temps suisse & international », l’hebdomadaire que le duo entendait lancer avec le soutien de l’éditeur de feue « La Suisse », Jean-Claude Nicole. La parution de L’Hebdo compromet le projet. Mais un an plus tard paraît le premier numéro du Temps stratégique, « revue trimestrielle pour ceux qui façonnent l’avenir » comme l’indique l’exergue.

Avec Daniel Briffaud à la maquette et Nicolas Bouvier à l’iconographie, Claude Monnier va rapidement faire du magazine une revue de référence dans le monde intellectuel romand. Six rubriques se partagent les colonnes: éditoriaux, interprétations des grandes tendances, forces militaires, forces économiques, forces sociales et perspectives historiques. Un exemple de ce qu’on appellerait aujourd’hui le « deep journalism », le journalisme de fond, et que j’aurai eu la chance d’accompagner pendant six ans après mon stage au Journal de Genève. Il sera d’ailleurs parmi les membres fondateurs du Club suisse de la presse en 1997.

Mais l’époque est dure pour la presse, surtout celle qui approfondit et ne juge pas à l’emporte-pièce. Les crises et la concurrence des nouveaux médias mettent un terme à l’aventure en 2001. Une nouvelle commence, centrée sur les éditoriaux destinés au grand public. La Suisse d’abord, puis les titres du groupe Edipresse, Matin dimanche et Tribune de Genève surtout, dans laquelle il écrira avec une régularité et une précision toute horlogère jusqu’au bout de ses forces, en mars 2015, épuisé autant par sa maladie que par les errements d’un monde devenu plus imprévisible et irrationnel que jamais. Et chaque année, le cercle des amis aura eu la joie de recevoir le recueil publié par l’un de ses fidèles, Roland Ray.

Mais la presse écrite n’aura pas été sa seule passion. Féru de voyages mais aussi télévision, Claude Monnier sera également très présent dans les instances dirigeantes de la télévision suisse romande, à la SRT. Et il se prendra aussi de passion pour la botanique, suivant avec intérêt les excursions du Jardin Botanique.

À toutes et à tous il laissera le souvenir d’un homme exigeant mais attachant, d’un éditorialiste coruscant mais toujours clair, et d’un génial empêcheur de penser-en-rond. Qu’il en soit remercié. À ses enfants, sa compagne et à toute sa famille, nous adressons nos plus vives condoléances.

 

Gordon Martin, un grand journaliste genevois

Mes collègues de l’ACANU et de l’APES ont bien retracé le parcours et restitué les mérites du grand journaliste que Gordon Martin a été pour la Grande-Bretagne d’une part et pour la Genève onusienne d’autre part.

Il me revient l’honneur de rendre hommage à Gordon au nom de mes confrères journalistes suisses et des autorités genevoises. Et c’est pourquoi je m’exprimerais en français et non dans la langue de Shakespeare et de Byron. Je crois en effet que Gordon a non seulement été un éminent journaliste britannique et international mais qu’il fut aussi, à sa façon, un grand journaliste suisse. Il n’est qu’à voir son attachement à la Suisse, et à Genève en particulier, pour s’en convaincre. Il y a deux mois à peine, il nous invitait encore à un déjeuner au Château de Penthes en l’honneur de son grand ami Adolf Ogi, ancien président de la Confédération.

Cet attachement à Genève et à la Suisse, il l’a manifesté de plusieurs façons. C’est ainsi, par exemple, qu’il fut un membre fondateur du Club suisse de la presse il y a une vingtaine d’années et qu’il en a même été son premier vice-président, à mes côtés, alors que j’exerçais les fonctions de président. C’est ensemble que nous avons pu créer cette institution, modeste, mais qui a trouvé sa place au sein de la Genève internationale et qui, malgré les difficultés qui affectent la presse, est devenue l’une des voix de Genève dans le monde.

Disons- le, avec Gordon, les choses n’étaient pas toujours simples. Il avait ses idées et il y tenait, en bon sujet de Sa Majesté. Mais c’est pour cela que nous l’estimions : il nous aurait paru incongru que Gordon ne donnât pas fermement son avis sur les questions qui lui tenaient à cœur.

Je me souviens ainsi d’une discussion passionnée que nous avons eue il y a 19 ans, au moment de créer le Club de la presse, sur la nécessité d’ouvrir un bar dans les jardins de la Pastorale. Gordon, en bon Anglais fidèle aux plus nobles usages de la presse londonienne, estimait que tout Club de la presse digne de ce nom se devait d’avoir son bar et qu’il faillait donc ouvrir nos portes en fin d’après-midi pour accueillir les confrères journalistes autour d’un bon whisky, dans la meilleure des traditions de ce qui était encore Fleet Street.

J’y étais naturellement opposé. Je lui fis remarquer que nous étions en Suisse et que nous pouvions à la rigueur organiser des apéros avec vin blanc à 11h comme les Vaudois ou ouvrir un carnotzet comme les Valaisans mais qu’au pays du vin et de la semaine de 42 heures, il n’était pas question d’ouvrir un bar à whisky en fin d’après-midi. Mieux vaudrait nous demander d’élire la reine à la présidence perpétuelle de la Confédération. Naturellement, Gordon balaya ces arguments.

Je m’en fus donc acheter quelques bouteilles de whisky et nous ouvrîmes le bar de 5 à 7. Mais il fallut bien se rendre à l’évidence: après une semaine, Gordon était notre seul client et les bouteilles de whisky étaient à peine entamées. Elles sont d’ailleurs toujours là et nous les gardons précieusement en son souvenir.

Mais si Gordon fut un grand journaliste, il fut aussi un grand Genevois. Je crois que, dans son for intime, il a toujours regretté que Genève n’ait pas été une possession de l’empire et qu’il aurait souhaité qu’elle devînt un dominion, ou au moins un membre du Commonwealth. Officiellement, l’histoire ne lui a pas donné raison. Mais officieusement si. Car Gordon a tant fait pour rapprocher Genève de Londres et il a tant œuvré pour répandre le nom de Genève dans le monde, chez Reuters, au Daily Telegraph, à la BBC ou à Radio Vatican, que Genève est toujours restée un haut lieu de la britannité et de l’esprit anglo-saxon. Genève doit donc beaucoup à Gordon.

C’est donc avec émotion et gratitude que, au nom du Club suisse de la presse et de mes confrères journalistes suisses, et des autorités genevoises en ma qualité de député, je remercie Gordon Martin. Son souvenir nous accompagnera toujours.

Guy Mettan